BTIBrise la chaîne · Breaks the chain
Drummondville · rivière Saint-François« Sans danger » ? Pas si vite.
Depuis 1999, on applique le Bti sur la rivière Saint-François contre les mouches noires. Les autorités le disent sans risque. Mais l’étiquette du produit avertit, des études révisées par les pairs documentent des effets — respiratoires chez l’animal, dévastateurs pour la chaîne alimentaire — et ailleurs dans le monde, des scientifiques réclament l’arrêt. Le Québec, lui, épand jusqu’à dix fois par été.
Le produit
Qu’est-ce que le Bti, au juste ?
Le Bacillus thuringiensis israelensis est une bactérie du sol. Sa toxine s’active dans l’intestin alcalin des larves de mouches — moustiques, mouches noires, mais aussi les chironomidés non ciblés. L’estomac humain, acide, la neutralise. C’est l’argument « sans danger ». Le problème : cette même toxine n’épargne pas la base de la chaîne alimentaire, et le produit fini n’est pas que de la bactérie.
Mais le produit n’est pas que de la bactérie. Selon la formulation, la matière active ne représente qu’environ 12 % à 40 % du produit ; tout le reste est un « secret industriel » non divulgué. C’est ce mélange-là qu’on pulvérise.
Santé humaine
« Faible risque » n’est pas « aucun risque ».
Le risque d’ingestion est généralement jugé faible par les autorités, et nous le disons. Mais la science récente ne permet plus de résumer le Bti à « sans danger » : la virulence varie fortement d’une souche de Bt à l’autre, ces microbes vivants sont plus difficiles à évaluer que des produits chimiques, et des lacunes persistent sur l’inhalation et la sensibilisation.
Ce qui est rassurant
Ce qui est nouveau (2024-2026)
Ce qui manque
Le vrai enjeu
Quand le moucheron disparaît, le poisson le sait avant nous.
Les chironomidés ne piquent pas. Mais ils sont la nourriture de base des poissons, des amphibiens et des oiseaux insectivores. C’est exactement la sélectivité qui épargne l’humain qui les frappe : ce sont aussi des larves de mouches. Voici ce que des études révisées par les pairs ont mesuré.
* Allgeier, Friedrich & Brühl 2019 — part des chironomidés dans le régime du triton.
L’émergence des chironomidés chute d’environ la moitié
Aux doses opérationnelles de terrain, de façon constante du mésocosme jusqu’au milieu naturel (vallée du Haut-Rhin). Fourchette mesurée : −41 % à −68 %.
Allgeier, Kästel & Brühl, 2019 ↗ · confirmé par une revue de 95 articles (Environmental Evidence, 2023 ↗).
La perte se propage dans toute la chaîne
Réductions observées en milieux traités, à différents niveaux, par rapport aux témoins. Chaque barre renvoie à son étude.
Theissinger et al. 2019 · Jakob & Poulin 2016 · Poulin et al. (Camargue).
Hirondelle de fenêtre : 1 oisillon sur 3 meurt de faim
Près des marais traités en Camargue, faute d’insectes-proies. Effet observé, à l’échelle d’un grand milieu humide.
Sur trois oisillons, un meurt de faim près des zones traitées.
Et pas seulement les insectes
Le consensus n’existe pas
Le monde recule. Le Québec épand.
Ce n’est pas un débat tranché en faveur de l’épandage. Des chercheurs de premier plan et des organismes réglementaires demandent qu’on l’encadre, qu’on le restreigne, ou qu’on l’arrête là où la nature est sensible. Gatineau, qui a épandu de 1996 à 2023, a vu « les doutes s’accumuler ». Pendant ce temps, la rivière Saint-François est traitée jusqu’à dix fois par été.
Le Bti n’est interdit nulle part — l’Union européenne l’a même réapprouvé en 2015. Mais dans les milieux les plus sensibles, la tendance mondiale est à l’encadrement et aux solutions de rechange, pas à l’expansion.
« Nous recommandons de repenser l’usage du biocide Bti, et d’en prévenir l’application continue, surtout dans les réserves naturelles. »
« Les applications à grande échelle de Bti dans les zones humides devraient être envisagées avec beaucoup plus de prudence. »
« Le potentiel d’effets sur les organismes non ciblés ne devrait pas être écarté d’emblée. »
« Le risque pour les chironomidés est sous-estimé lorsqu’on applique les critères réglementaires actuels. »
Sur le terrain
Où, quand, à quelle dose.
À Drummondville, on traite la rivière Saint-François et ses affluents contre les mouches noires — pas les moustiques — depuis 1999, de la fonte des neiges à la mi-octobre. Bécancour a repris en 2024. Nicolet, par précaution, a cessé.
Fond de carte : © Mapbox · © OpenStreetMap. Le programme 2026-2030 traite la rivière Saint-François et ses affluents pour Drummondville (pôle), Saint-Majorique-de-Grantham, Saint-Bonaventure, Saint-Pie-de-Guire, Saint-Elphège, Saint-François-du-Lac, Pierreville et Odanak, jusqu’à l’embouchure au lac Saint-Pierre. Bécancour traite aussi; Nicolet a cessé par précaution.
Le même produit, des budgets très différents
Sources : Radio-Canada, Le Nouvelliste, guide GDG 2021. Voir la bibliothèque.
Ce total ne couvre que cinq municipalités dont le budget est public : Drummondville (~350 000 $), Shawinigan (~900 000 $), Trois-Rivières (~1,2 M$), Bécancour et Sept-Îles. Le Québec compte une cinquantaine de municipalités qui épandent — le vrai total reste inconnu, faute de transparence.
Des millions par an pour réduire la nuisance. Pas un dollar pour mesurer l’effet sur le vivant.
La décision locale
Reconduit jusqu’en 2030 — mais le conseil n’était pas unanime.
Le 2 février 2026, Drummondville a renouvelé pour cinq ans son programme d’épandage de Bti contre les mouches noires. Ce que dit le procès-verbal officiel, document à l’appui : un contrat, un opérateur, et deux élues qui ont voté contre.
Un contrat de cinq ans
Le 2 février 2026, le conseil reconduit le « Contrôle biologique des mouches noires 2026-2030 » (appel d’offres DR25-PUB-083), accordé à Conseiller forestier Roy inc. pour une moyenne de 457 985 $ par an — retenue sur le meilleur pointage, pas sur le plus bas prix.
Le conseil était divisé
La résolution est « adoptée à la majorité », pas à l’unanimité : dix élus pour, deux contre — Mmes Carole Léger et Sarah Saint-Cyr Lanoie. Le programme continue, mais l’opposition est désormais au procès-verbal, sur la place publique.
Le produit, la méthode, la saison
Le larvicide est l’Aquabac XT (Bti), homologué par Santé Canada. Application au sol « à pied ou en embarcation », et la rivière Saint-François traitée par drone. De mars à la mi-octobre, répétée à chaque nouvelle éclosion, sur « 1 à 2 % des superficies » — là où sont les larves.
Pas seulement Drummondville
Le programme dessert aussi Saint-Majorique-de-Grantham, Saint-François-du-Lac, Pierreville, Saint-Elphège, Saint-Bonaventure, Saint-Pie-de-Guire et la communauté d’Odanak — tout le bas de la rivière, jusqu’à son embouchure dans le fleuve.
Une espèce menacée sous surveillance
La ville affirme que « les habitats d’hirondelle de rivage […] sont systématiquement évités » — un oiseau au statut menacé. L’autorisation encadre aussi d’autres espèces à statut précaire du bassin : paruline azurée, rainette faux-grillon de l’Ouest, poissons menacés.
L’autorisation ministérielle
Le programme opère sous l’autorisation ministérielle AM55086, délivrée par le ministère de l’Environnement (MELCCFP). C’est elle qui encadre les mesures de protection des espèces à statut précaire — dont l’évitement systématique des habitats d’hirondelle de rivage, une espèce menacée.
« Adopté à la majorité. Vote contre : Mme Carole Léger, Mme Sarah Saint-Cyr Lanoie. »
Et l’eau potable ?
On pulvérise la rivière. On y boit.
À Drummondville, la prise d’eau potable est sur la rivière Saint-François — la même rivière qu’on traite au Bti, en amont, par drone. Entre les deux, deux barrages ralentissent l’eau. Et le Bti se fixe aux particules en suspension : il s’y dépose, et il persiste.
Le Bti persiste — et se dépose au fond
Toxicité encore présente dans l’eau froide après le traitement; spores accumulées dans les sédiments (étude en bassin).
Spores ~10⁵/g stables 275 jours dans les sédiments; enrichissement ×22 à ×500 vs sites témoins. Biocontrol Sci. Technol. ↗
Le trou dans le dossier
Santé Canada interdit d’appliquer le Bti à l’eau potable déjà traitée — preuve qu’on sait rester prudent. Mais l’application à l’eau source est permise. Or à Drummondville, on pulvérise la rivière qui est la source, en amont de deux barrages qui piègent les particules, juste avant la prise d’eau de quatre municipalités.
Personne n’a mesuré si le Bti se concentre dans ces zones d’eau lente, avant la prise d’eau.
Au bout de la chaîne
Tout finit au Lac Saint-Pierre.
La rivière Saint-François se jette dans le Lac Saint-Pierre — un sanctuaire d’oiseaux protégé à l’échelle internationale. Tout ce qui est pulvérisé en amont, par une cinquantaine de municipalités du bassin, descend vers lui. Et le Bti frappe précisément la base de son garde-manger : les insectes aquatiques.
La Camargue, en France, l’a déjà montré : là où le Bti réduit les insectes aquatiques, un oisillon d’hirondelle sur trois meurt de faim et les libellules chutent de moitié. Au Lac Saint-Pierre — la plus grande héronnière d’Amérique du Nord, une pouponnière pour 70 % des poissons d’eau douce du Québec — personne ne mesure si l’épandage en amont appauvrit cette nourriture. Ce n’est pas un effet prouvé localement : c’est le suivi qui manque. Mais le doute, lui, est raisonnable.
Sauf que rien ne s’arrête là.
Une cinquantaine de municipalités québécoises traitent au Bti, réparties sur le bassin du Saint-Laurent. Le produit ne s’arrête pas à la limite d’une ville : il descend. Tout converge vers le fleuve, puis le golfe, puis l’océan.
Ce qu’on dit moins
La science prudente a été tablettée deux ans.
L’histoire la mieux documentée de ce dossier n’est pas seulement écologique. Elle est politique et juridique : une revue scientifique qui recommandait la prudence, du lobbyisme, un silence — et un épandage qui continue.
La science recommande la prudence
Une revue scientifique provinciale d’environ 200 pages, relue par 10 scientifiques, conclut : « par principe de précaution, il est recommandé d’éviter ou de minimiser les épandages ».
L’industrie intervient
L’opérateur GDG, accompagné de la firme de relations publiques National, fait des représentations auprès du sous-ministre. Le 6 novembre 2020, GDG questionne le maintien même de la section sur la précaution.
Un seul ministère décide
La fusion des ministères confie tout le processus d’autorisation au ministère de l’Environnement (MELCCFP). La revue est restée tablettée environ deux ans.
Le Québec reconnaît le risque — et épand quand même
L’orientation du MELCCFP invoque le principe de précaution et nomme les chironomidés « la famille de diptères non ciblée la plus susceptible d’être affectée ». Les épandages continuent.
« Il n’y a pas de risque grave et irréversible, alors pourquoi maintenir une section sur le sujet ? »
Pourquoi c’est un dossier juridique
Avant le prochain épandage
Cinq choses à demander — et à rendre publiques.
Pas un slogan. Des données. La plupart n’existent pas encore publiquement pour le Centre-du-Québec.
La bibliothèque
Tout est sourcé. Vérifiez par vous-même.
Sources officielles, réglementaires et révisées par les pairs — y compris celles citées dans le dossier juridique. Chaque chiffre du site renvoie à l’une d’elles.